Vers une architecture territoriale ?


Marseille, deuxième ville de France, 2008, décide de migrer sa suite bureautique vers OpenOffice.org. Rentabilité prévue dès la 3ème année, avec un gain de 2 millions d’euro  (2,7 millions CAD $) les 4 années suivantes. Sur cette belle lancée, la municipalité décide alors, 2009, de lancer une étude d’opportunité autour d’une migration vers Linux. Les premiers résultats semblent concluants, puis survint un changement de DSI l’été dernier. Nouvelle étude commanditée, qui, à l’opposé des précédentes, voit dans les logiciels propriétaires, en l’occurrence Windows 7, un meilleur choix à effectuer.

Les justifications de ce choix se trouvent ici (pdf) ; trois arguments sont principalement avancés :

  • « la faible part de marché détenue actuellement par Linux considérée comme un risque quant à sa pérennité,
  • l’inconvénient d’amener avec Linux un changement d’usage fort pour la majorité de nos utilisateurs alors que nous les sollicitons et les solliciterons pour bien d’autres changements prévus (exemple : éradication des postes Mac, utilisation de Open Office, changement d’outil GroupWare, la politique d’impression…),
  • notre stock d’applications métiers n’utilisant pas les technologies Web indispensables à un portage sous Linux et l’analyse nous portant à penser que les éditeurs fourniront en premier lieu leur version compatible pour Seven avant de proposer celle pour Linux. »

Relier part de marché et pérennité, surtout dans le cadre d’un logiciel libre, semble assez maladroit. En rien une politique marketing agressive ne garantit la pérennité d’un logiciel. Au mieux, elle assure une rentrée d’argent conséquente, mais ce serait faire fi du bénévolat d’une grande part de la communauté du libre. La pérennité serait alors plutôt à relier à la fois au nombre de développeurs supportant à la solution, qu’à l’emprise stratégique qu’on a sur les choix de développement du logiciel. On a déjà vu dans le passé des éditeurs propriétaires changer du tout au tout leur logiciel, imposant des changements drastiques pour l’utilisateur (MS office 2007…), d’où finalement, l’ouverture du code viendrait ici en faveur des logiciels libres, nous assurant de rester maître de sa solution. Sur la taille de la communauté, l’APRIL comptabilise à elle-seule 5000 adhérents particuliers et 300 entreprises. Parmi celles-ci, un grand nombre doivent certainement supporter Linux. Peu à craindre qu’ils ne disparaissent tous d’ici quelques années…

Le deuxième argument, le « changement », est contredit quelques lignes plus loin :

« Le choix de Seven ne sera pas pour autant sans risque. Nous devrons donc porter notre attention sur les points suivants : […] conduite du changement auprès des utilisateurs pour un meilleur accueil par ces derniers (information, communication, formation,…). »

La question est donc de savoir si une migration XP->Linux est si moins aisée qu’une migration XP->7. Le mieux est peut-être de s’en référer au lieutenant-colonel Xavier Guimard, impliqué dans la migration de la Gendarmerie française de XP à Ubuntu, qui témoigna, avec une note d’humour, de cette résistance au changement en les termes suivants :

« Les deux principales différences [entre Windows XP et Ubuntu] sont les icônes et les jeux. Les jeux ne sont pas notre priorité. »

Puis au besoin, là aussi, l’ouverture du code, impliquant la possibilité de choisir son environnement ainsi qu’éventuellement de le personnaliser à sa convenance, devraient également jouer en faveur d’une solution libre. Ce deuxième argument me parait donc lui aussi bien bancal.

Finalement, on en arrive au troisième, le manque de compatibilité avec les applications métiers, plus de 450 concernées. Egalement présent dans l’option 7, mais la DSI table sur l’hypothèse que les versions 7 pourraient être proposées avant celles pour Linux. Et si finalement il était là tout le problème ? La peur d’investir sur le long-terme, pour briser une bonne foi pour toute cet « enfermement propriétaire ». Wikipedia prend, pour définir ce terme, l’exemple des modèles rasoirs/lames de rasoirs, imprimante/cartouches d’imprimante, Microsoft/applications métiers ?

« La Windows API est si vaste, si profonde, et si fonctionnelle que la plupart des vendeurs indépendants seraient fous de ne pas l’utiliser. Et si profondément intégrée au code source de tant de logiciels Windows qu’il y a un coût énorme à changer pour un autre système d’exploitation…

C’est ce coût de changement qui a donné aux clients la patience de supporter Windows malgré toutes nos erreurs, nos bugs drivers, notre Coût total de possession élevé, notre manque de vision sexy et de nombreuses autres difficultés […] Les clients évaluent certainement d’autres plateformes de travail, [mais] ce serait tellement de travail de migrer qu’ils essaient juste d’améliorer Windows plutôt que de se forcer à migrer. »

(Memo interne à Microsoft, 1997).

Pour information, la phase de déploiement de cette migration vers 7 est prévue pour s’étaler jusqu’en 2014 ; Microsoft prévoit d’arrêter son support janvier 2020. Si Windows 8, sortie prévue pour 2012, performe bien, il y a fort à parier qu’il n’y aura de prolongement comme ce fut le cas pour XP.

D’où finalement, on préfère suivre le cycle de développement de Microsoft, qui par définition répond à une stratégie commerciale, plutôt que retrouver sa pleine liberté où le support peut être assuré par quiconque, et les évolutions décidées au cas par cas, fonction de son système existant. Triste investissement, qui se rapprocherait finalement davantage à une « charge » étalée sur plusieurs années, vu le manque d’intérêt sur le long-terme, définition même de l’investissement.

Enfin, on peut pour conclure s’interroger sur l’intérêt, à un niveau national, qu’à chaque municipalité à développer son propre système (Philip Sion) :

« Je pense qu’il existe une meilleure façon de dépenser l’argent public qu’en le mettant dans des licences logicielles que nous devons payer des milliers de fois pour nous autoriser à nous servir d’un logiciel que nous avons déjà payé, qui nous obligent à acheter toute la suite logicielle qui va avec (sans quoi ça ne marche pas), et qui oblige les agents et les citoyens à faire de même (sans quoi ils n’auront pas le droit d’ouvrir les fichiers « soit-disant » standards créés par ces mêmes logiciels), tout cela sans pouvoir avoir accès au code source des programmes qui tournent jour et nuit sur nos ordinateurs ! »

C’est précisément la mission dont s’est investie l’ADULLACT, encourager la « mutualisation qui permet de n’utiliser l’argent public qu’une seule fois ». Notamment au travers son projet OpenMairie qui regroupe une vingtaine d’applications à destination des collectivités territoriales, et recense près de 30 SSLL supportant ces solutions. La route est encore longue, avant de passer d’une logique territoriale à une logique nationale, mais si finalement cette emprise propriétaire, véritable argument de non-migration vers Linux, n’était qu’un appel à plus de collaboration entre toutes ces municipalités ? Développer leurs futurs applications métiers sous licence libre, pour un jour, pouvoir choisir librement leur infrastructure ?

Source : framablog

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A propos Antoine

Présentement en fin d'étude au MBA GTI (Gestion des Technologies de l'Information), Université Laval - Québec.
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